Après l’épidémie, penser la crise, imaginer l’avenir

Quelques réflexions sur ce que provoque la pandémie de coronavirus proposées par Jean-Claude Devèze animateur de l’Observatoire citoyen de la qualité démocratique, créé par le Pacte civique. Réflexions assorties d’une série de questions dont les groupes d’Amis de La Vie pourront s’emparer pour leurs futurs débats.

En cette période de confinement, nous sommes appelés à penser et encore libres de le faire. Pour partager nos réflexions, il est utile de sérier les domaines selon les processus concernés et leur temporalité. Il est donc proposé ci-après mes réflexions, centrées sur cinq thèmes, en vue de pouvoir ensuite dégager des questions et des propositions à mettre en discussion et des points de controverse.

  1. Les mesures collectives à prendre pour enrayer la pandémie

Le premier sujet est celui de la discipline et de la responsabilité citoyenne face à la pandémie à tous les niveaux géographiques (local, français, européen, mondial) et dans chaque communauté, institution et organisation.

Ensuite il se pose de multiples questions sur les mesures prises (confinement total du pays ou partiel, opportunité de multiplier les tests et de mieux suivre les contacts antérieurs à la découverte de la positivité, protections pour les travailleurs essentiels, pression sur les salariés ayant des gardes d’enfant, impossibilité d’aller enterrer un proche, vente en direct ou sur les marchés devenues impossibles, etc.). Enfin, il se pose de multiples points sur lesquels discerner et des problèmes éthiques : la poursuite de l’assistance aux SDF et aux migrants, le choix entre personnes à sauver faute de capacités hospitalières, les visites dans les EHPAD et les prisons, etc.

Questions proposées :

Quels problèmes posent une discipline citoyenne imposée par le haut ? Comment les citoyens ont été associés à la gestion de la crise ? Jusqu’où la transparence de toute  l’information ?

Quelles mesures prises nous posent problème ?

Comment les politiques vont s’unir dans la durée face à l’épreuve ?

Comment fonctionne la coopération européenne et mondiale ?

En quoi chaque culture est porteuse de réactions différentes à l’épidémie[1] ?

Pistes de travail :

A côté d’un comité scientifique, il devrait être mobilisé un panel de citoyens et d’élus qui seraient informés et consultés.

L’OMS étant d’une efficience insuffisante face à une pandémie aux multiples répercussions, une instance de coordination internationale de la crise mondiale devrait être créée pour mettre de l’ordre dans l’information et les éléments d’expertise, pour faire le point des bonnes pratiques et des normes à respecter, pour proposer des solutions adaptées à la diversité des situations, pour organiser la solidarité

  • La façon personnelle et familiale de gérer le confinement

Mon épouse et moi, nous nous levons plus tard et avons moins d’appétit faute d’exercice.

Nous écoutons les témoignages, ceux négatifs sur les conséquences du confinement (personnes fragiles psychologiquement qui tournent en rond, personnes inquiètes de ne pouvoir pas régler des problèmes médicaux considérés non urgents, conflits familiaux sur la façon d’accueillir ceux en demande d’accueil ou de visites par rapport à la nécessité de se protéger, etc.), ceux positifs (créativité pour rester en relation, humour, propositions des enseignants pour leurs élèves, initiatives type applaudir à 20H les soignants, gestes de solidarité,  etc.).

Nous notons divers problèmes qui rendent difficiles le confinement : l’enfant roi supporte mal les contraintes, l’écran à la maison l’enfermant encore plus dans un monde individualiste recourant à des réseaux virtuels ; le couple moderne où on équilibre toutes les tâches entre mari et femme est mis au défi de l’altruisme serviable et aimant ;  les familles dans des espaces réduits souffrent, etc.

Questions proposées :

Comment mettons-nous à profit le temps disponible ?

Quels comportements, pratiques inutiles et gaspillages nous ont alertés pendant cette période de retrait permettant d’observer ce qui nous choque ?

Quel nouvel équilibre de vie nous trouvons ?

Ce qui nous aide pour surmonter peurs et découragements ?

Quels conflits familiaux sont apparus ?

Quelles inquiétudes ont surgi ?

Des approches spirituelles et/culturelles nous ont-elles aidés à surmonter l’épreuve ?

Cette pandémie nous semble-t-elle un bien ou un mal pour le changement des mentalités de chacun ? Nous aide-t-elle à privilégier l’essentiel dans nos vies ?

Pistes de travail :

Promouvoir tout ce qui favorise le partage des témoignages et d’affections.

  • Le diagnostic du monde qui a favorisé l’émergence du virus et sa diffusion

Il est indispensable de faire un diagnostic partagé de ce que le coronavirus nous a appris avant d’envisager l’après pandémie.

La pression énorme que nous exerçons sur notre planète et ses systèmes complexes, avec de multiples interactions et interconnections, est sans précédent. Nous avons accepté de conduire une croissance trop rapide et mal maîtrisée en nous emparant des ressources énergétiques de la planète, en accroissant la consommation et en cherchant des sécurités renforcées grâce à des procédés qui ne respectent pas les équilibres essentiels (exemple des produits phytosanitaires qui en voulant « désinfecter » la planète l’ont rendue plus fragile).  

Trop de pays n’appliquent pas les normes sanitaires requises par négligence ou corruption (exemple des déficiences de contrôle du marché pour les pauvres de Wuhan) et n’acceptent pas d’écouter les lanceurs d’alerte (exemple des médecins chinois réprimés au début de l’épidémie à Wuhan).

Questions proposées :

Qu’avons-nous fait pour rendre possible une telle pandémie ?

Quelles conséquences de l’hyperconsommation et de l’hyperactivisme, souvent liés à la peur du vide ?

Quelles négligences ont provoqué la diffusion de l’épidémie ?

Quelles mesures pour enrayer la pandémie ont été pertinentes ?

Sur le plan politique, des pays démocratiques comme la Corée et Taiwan ont-ils mieux géré la pandémie que la superpuissances prétentieuse américaine, que la dictature Chinoise ou qu’une Europe incapable de se mobiliser ensemble ?

Pistes de travail :

Etablir un diagnostic partagé de ce qui a permis cette pandémie et sa diffusion.

  • Les leçons immédiates à tirer de la pandémie sur divers plans

Dans le monde, l’épidémie de coronavirus a été d’abord un rappel salutaire que l’unité et la force de la vie de l’espèce humaine sont abîmées par le non-respect de notre environnement ; elle a aussi mis en évidence l’importance d’un savoir partagé pour ne pas tomber dans le n’importe quoi et la recherche de boucs émissaires ; elle a enfin montré l’importance des liens fraternels pour surmonter l’épreuve et pour promouvoir notre humanité et notre civisme.

Prévenir et gérer les épidémies, comme aussi organiser le village planétaire pour qu’il reste habitable pour l’humanité, nécessiteront de gérer nos interdépendances et donc plus la coopération entre les nations que le repli et l’affrontement.

Le coronavirus a mis en évidence l’aberration économique, sociale et environnementale d’une division internationale du travail fondée sur l’application de la théorie des avantages comparatifs, jusqu’au plus petit segment de la chaîne de production et de consommation, et du régime de croissance basé sur le profit financier qui en découle. De la pénurie de pièces détachées automobiles à celle du paracétamol, de l’effet du boycott décrété par Donald Trump sur le système sanitaire iranien, en passant par un mouvement de décroissance induit qui finit par rendre plus respirable l’atmosphère des villes chinoises, on assiste à une dramatique leçon de choses sur les dégâts de la mondialisation quand elle devient un processus non maîtrisé par la sagesse de ceux qui recherchent d’aller à l’essentiel, et donc à promouvoir toujours plus d’humanité.

Les multiples conséquences de l’épidémie nous ont rappelé la complexité de notre monde et les multiples interactions qui s’y produisent. En positif, on voit l’importance du tissage des liens. En négatif, en France, les petites querelles politiciennes risquent de ne pas cesser malgré l’appel à affronter unis l’épreuve commune ; par ailleurs, des violences risquent d’apparaitre, les inégalités s’accentuer, des frontières réapparaitre, etc. ; enfin, les plus puissants auront tendance à ignorer les plus faibles et les plus fragiles.

Questions proposées :

Quelles leçons immédiates tirées de cette pandémie ?

Comment sortir de la sidération ?

Cette période nous aidera-t-elle à ralentir, à penser, à discerner pour agir juste ?

Comment la société des écrans qui se renforce pendant la crise va-t-elle évoluer ?

Quelles dynamiques positives et négatives ont eu lieu ?

Pistes de travail :

Etablir un bilan des réactions individuelles et collectives à la pandémie.

  • La préparation du monde que nous voulons après le coronavirus

La pandémie a mis en évidence qu’il fallait réfléchir à ce que nous devons faire après, en particulier aux ruptures nécessaires à effectuer par rapport à nos comportements personnels et collectifs irresponsables comme par rapport à notre façon de préparer notre avenir. Cela nous invite à examiner comment exercer nos responsabilités politiques et culturelles pour privilégier le bien commun sur les intérêts particuliers.

La pandémie du coronavirus nous a rappelé que la solidarité entre nations est indispensable pour affronter les grands défis du monde, les égoïsmes nationaux n’ayant qu’une efficacité courte face aux interdépendances qui n’ont pas de frontières. La difficulté est de trouver le bon équilibre entre des coopérations internationales renforcées et la mise en œuvre autoritaire de normes internationales pour protéger toute la planète.

La pandémie nous rappelle l’importance de rechercher l’essentiel dans nos vies[2], mais aussi collectivement de se poser de multiples questions : celle de nos modes de vie, celle de ce qui est utile ou indispensable de produire, de la façon qu’il est acceptable de produire, etc. Il se posera enfin la question de la sincérité de la conversion à une nouvelle vie.

Questions proposées :

Cette pandémie sera-t–elle un bien ou un mal pour l’avenir de la démocratie ?

Cette pandémie sera-t–elle un bien ou un mal pour l’avenir de la mondialisation ?

Quelle mondialisation voulons-nous ?

L’Etat providence va-t-il être réhabilité ?

Comment promouvoir une conscience mondiale ?

Que rechercher dans des traditions religieuses ou spirituelles qui pourraient inspirer nos actes, nos manières de vivre en société… ?

Quelle civilisation-monde pour sauver notre terre et notre humanité ?

Comment exercer nos responsabilités politiques et culturelles pour privilégier le bien commun sur les intérêts particuliers ?

Quelles priorités de production ?

Pourquoi il a été impossible de prendre des mesures aussi radicales pour lutter contre le changement climatique ?

Quelle éducation et quelle culture pour retrouver le sens de l’essentiel ?

La première des révoltes est-elle intérieure et la première des résistances est-elle spirituelle ?

Pistes de travail :

Organiser la réflexion sur l’avenir du monde, de la Terre et de l’Humanité.

PS Question posée à France Inter le 19/03/20 à Grand bien vous fasse !

OK pour aller à l’essentiel

Peut-on y aller sans vie culturelle et intérieure vivante et sans culture, spiritualité ou religion partagée ? Quelle place pour l’humilité nous permettant les remises en question et les interactions entre transformation personnelle et collective ?

Jean-Claude Devèze

Prochain ouvrage à paraître le 14 mai 2020 :

Vers une civilisation-monde alliant culture, spiritualité et politique, aux Editions Chronique Sociale (Lyon) L’auteur propose de fonder une civilisation-monde en se recentrant sur l’essentiel : un socle solide pour une maison commune et une vision partagée pour l’avenir. Il présente les défis auxquels sont confrontées les cultures personnelles et collectives, examinant l’intérêt d’une alliance entre culture, spiritualité et politique pour promouvoir un humanisme intégral et un universalisme pluriel.


[1] Certaines mesures semblent plus faciles à prendre et à faire respecter dans diverses cultures (exemple des masques plus utilisés en Asie en cas de grippe).

[2] En cette période de carême, il peut y avoir appel au jeûne, à la prière, à la pénitence et à l’humilité.

Pendant la pause, prenons de nos nouvelles

Pendant la pause, prenons de nos nouvelles

Le nouvel immeuble du groupe Le Monde accueillera la rédaction de La Vie après le confinement et nos lecteurs pour l’AG des Amis le 15 mai si celle-ci est maintenue.

Il faut se rendre à l’évidence : tous nos projets de rencontres prévus jusqu’à la fin du mois d’avril – au moins- sont annulés ou reportés. Ce qui semblait encore possible avant-hier était irresponsable hier et tout simplement interdit aujourd’hui.

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Annulé pour cause de Coronavirus : À Compiègne, Cécile Renouard présente le Campus de la Transition

Annulé pour cause de Coronavirus : À Compiègne, Cécile Renouard présente le Campus de la Transition

En juillet 2018, dans le Vercors, les Amis de La Vie lui avaient confié la conférence d’ouverture de l’université d’été sur le thème « Résister au fatalisme ». L’équipe des lecteurs de La Vie dans l’Oise vous invite à retrouver Cécile Renouard, à l’université technologique de Compiègne (UTC) le 2 mars. Elle présentera l’expérience tout récente du Campus de la Transition qu’elle pilote en Seine-et-Marne.

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Université d’hiver 2020 : merci les Bourguignons !

Université d’hiver 2020 : merci les Bourguignons !

Visite guidée de La ville samedi 1er février 2020

« Penser aux générations futures ? s’exclamait Groucho Marx. D’accord, si vous me citez une seule chose qu’elles aient faite pour moi ! » Les Amis de La Vie ont beau s’attaquer très sérieusement à des sujets sérieux, l’humour n’est jamais bien loin. La dernière université d’hiver, élaborée avec passion, minutie et créativité depuis des mois par le groupe des lecteurs de Côte d’Or, n’a pas fait exception. Celle-ci s’est tenue les 1er et 2 février à Dijon sur le thème : « Quels choix économiques pour concilier justice sociale et transition écologique ? ».

120 participants sont venus partager leurs questions avec trois experts et réfléchir sur les priorités d’une mobilisation individuelle et collective pour limiter le réchauffement climatique. Denis Clerc, économiste et fondateur en 1980 du mensuel Alternatives Economiques a insisté sur notre responsabilité en tant que consommateurs, tout comme Jean-René Brunetière, ingénieur et spécialiste du développement durable. Philippe Mouy, prêtre, économiste et Ami de La Vie à Grenoble, a joué le rôle de « discutant ».

Et comme nous étions en pays de culture, de bonne chère et de vins remarquables, l’assemblée fut comblée de surprises bonnes pour le corps et l’esprit : déambulation guidée dans la ville, orchestre de jazz, contes de sagesse, eucharistie joyeuse. Pour tout cela, un grand merci aux Amis bourguignons !

Dominique Fonlupt

Travail en ateliers à partir de la conférence de Denis Clerc

Au fil du week-end, avant chaque conférence, Bernadette Blanchot a proposé un conte. Un façon d’introduire le propos en faisant un pas de côté. Pour découvrir ces contes cliquez ici.

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